De la formation à la co-construction de l’IA : l’ETIB lance un DU pionnier pour les professions langagières
C’est dans cet esprit que l’ETIB a organisé, à l’occasion de la Journée mondiale de la traduction, une table ronde en collaboration avec l’École supérieure d’ingénieurs de Beyrouth (ESIB), le CINIA-USJ et la Faculté des sciences pour le lancement du Diplôme universitaire en ingénierie linguistique appliquée aux professions langagières, une formation pionnière qui témoigne de la volonté de l’ETIB d’anticiper les mutations profondes que connaissent les métiers de la traduction, de l’interprétation et, plus largement, de la communication multilingue. Première en son genre au Liban, cette formation d’une durée de six mois entièrement en ligne, avec l'anglais comme langue d'enseignement et l'arabe comme langue de travail est conçue pour apprendre à maîtriser les technologies de l’IA tout en valorisant l’expertise humaine.
En présence du Pr François Boëdec, s.j., Recteur de l’USJ, des enseignants, des étudiants de l’ETIB et de plusieurs institutions partenaires dans le monde, la table ronde organisée en mode hybride et intitulée « Co-construire l’IA pour les professions langagières : de l’innovation collaborative à la formation de demain » a mis l’accent sur l’importance de la collaboration interdisciplinaire pour imaginer les professions langagières de demain et permettre aux professionnels langagiers de comprendre les technologies, d’en évaluer les possibilités et les limites, de dialoguer avec les experts techniques et de les mobiliser de manière pertinente dans leurs pratiques professionnelles.
Pr Gina Abou Fadel Saad, doyen de la Faculté de langues et de traduction, a rappelé que, depuis la fondation de l’ETIB en 1980, être pionnier signifie rester en mouvement et préparer ce qui vient. Face à l’IA, la ligne est claire, « nous ne voulons pas subir l’intelligence artificielle, ni la craindre, ni nous en émerveiller naïvement. Nous voulons apprendre à la penser, à l’évaluer, et parfois à la concevoir nous-mêmes », assure-t-elle.
Puis Pr Mary Yazbeck, directrice de l’ETIB, est revenue sur l’irruption de l’IA et les discours annonçant la disparition des professions langagières. Face à ces bouleversements, l’ETIB a fait un choix, celui de répondre par l’action en mettant en place le Diplôme universitaire en ingénierie linguistique appliquée aux professions langagières dont l’architecture reflète le profil du professionnels langagiers de demain : « comprendre d’abord le traitement automatique des langues et la traduction automatique ; apprendre ensuite à construire les données qui alimentent les systèmes ; maîtriser l’ingénierie des requêtes, l’intégration et, surtout, l’évaluation des grands modèles de langage dans une logique d’augmentation des capacités humaines ; explorer les fondements de l’ingénierie des connaissances ; acquérir la distance critique indispensable grâce à l’éthique, à la technocritique et à la responsabilité professionnelle ; enfin, transformer l’ensemble de ces acquis en capacité d’action à travers un projet accompagné. »
Cette progression pédagogique traduit une philosophie claire, que Pr Yazbeck a résumée en ces termes : « comprendre avant d’utiliser, construire avant de consommer, évaluer avant de faire confiance et demeurer humainement responsable à chaque étape. »
Pr Ziad Francis de la Faculté des sciences, a rappelé combien traduction et IA sont historiquement liées et a appelé à « impliquer les professionnels de langues dès le départ » dans la conception et le développement des outils.
Pr Michela Bertozzi, de l’Université de Bologne, a présenté la plateforme d’auto-entraînement qu’elle a spécialement adaptée aux besoins des étudiants du Master en interprétation de l’ETIB pour les munir de techniques qui leur permettent de s’entraîner à leur propre rythme, avec leurs pairs, et à l’aide des technologies selon une progression clairement définie.
La deuxième partie de la table ronde a été l’occasion de présenter une illustration concrète de l’évolution du rôle des professionnels langagiers qui sont désormais appelés à devenir des interlocuteurs privilégiés des concepteurs de solutions d’IA, capables d’identifier des besoins, de formuler des exigences, de tester des prototypes, d’en évaluer les résultats et de contribuer à leur amélioration.
Il s’agit de la plateforme d’auto-entraînement destinée aux apprentis-interprètes, ETIB Interpreter Trainer, qui s’inscrit pleinement dans le nouveau programme de Master en interprétation, lequel accorde une place renforcée aux technologies et à la recherche. Selon l’initiatrice du projet, Pr Lina Sader Feghali, cheffe du Département d’interprétation, la plateforme poursuit trois ambitions complémentaires : « former, en développant chez les étudiants une véritable compétence technologique ; faire avancer la recherche, en constituant un incubateur de projets où les défis techniques, notamment ceux liés au traitement de la langue arabe, deviennent de véritables objets de recherche ; et innover, en offrant un espace d’expérimentation technologique et de collaboration interdisciplinaire au service de l’auto-entraînement des étudiants. »
De son idée sur papier est née une véritable aventure interfacultaire dans laquelle l’ETIB a apporté l’expertise métier, le Centre d’innovation numérique et d’intelligence artificielle (CINIA), sous l’impulsion de sa directrice, Mme Wadad Wazen Gergy, a créé le lien entre besoins et possibilités technologiques, et l’ESIB a mobilisé ses compétences en intelligence artificielle. La plateforme représenterait pour elle une « parfaite illustration de la vision de l’USJ en matière de transformation numérique qui est une transformation construite avec les enseignants, les étudiants, les services, les experts et une bonne gouvernance. »
Pr Chantal Saad Hajjar, cheffe du Département de génie informatique et communications de l’ESIB, a souligné combien le projet avait été formateur pour les futurs ingénieurs appelés à dépasser la technique pour comprendre les besoins des utilisateurs et faire évoluer leur solution. Une réussite qui repose aussi sur « une très belle collaboration entre l’ESIB, le CINIA et l’ETIB ».
Joe Haddad, Marc Khattar, Kevin Khoury et Ali Ali, ingénieurs qui font partie de la toute première cohorte de l’option intelligence artificielle introduite récemment au programme ont ensuite présenté les principales fonctionnalités de la plateforme et les défis rencontrés dans son développement, notamment dans le traitement de l’arabe.
M. Wissam Antoun, doctorant à ALMaNaCH/Inria Paris, a approfondi cette question en soulignant la difficulté des systèmes à détecter les erreurs réelles des apprenants arabophones, qu’ils tendent parfois à « corriger » automatiquement.
Enfin, l’outil est revenu entre les mains de ceux auxquels il est destiné. Mme Grace Abou Khaled, interprète de conférence et enseignante à l’ETIB, a rappelé que la plateforme prolonge l’accompagnement pédagogique sans jamais remplacer l’enseignant : « Le feedback de l’IA est un retour, pas une vérité absolue. Il ne s’agit pas de former moins, mais de former autrement, en construisant des outils avec ceux qui les utilisent », affirme-t-elle.
Christia Slim, étudiante au Département d’interprétation, a pour sa part souligné que cette plateforme lui permet de mettre en pratique les acquis du cours tout en rendant l’entraînement plus autonome et plus accessible.
Avec le DU en ingénierie linguistique appliquée aux professions langagières, l’ETIB entend contribuer à former les experts langagiers de demain en leur donnant les moyens non seulement d’utiliser les technologies, mais aussi de prendre part à leur conception et à leur évolution, afin qu’elles répondent véritablement aux besoins de leurs professions.
Une vision que Pr Mary Yazbeck résume en une phrase qui résonne comme un engagement : « La meilleure réponse à ceux qui annoncent la disparition de nos métiers n’est peut-être pas de chercher à leur prouver qu’ils ont tort. C’est de faire en sorte qu’ils aient tort. »