LIE-BAN : un héritage à transmettre, un Liban à construire

 

Un objet traverse le temps. Il porte une histoire, un geste, une famille, parfois toute une région. Placé entre les mains d’un enfant, il cesse pourtant d’appartenir seulement au passé : il devient une question, une rencontre, une responsabilité. C’est tout le sens de LIE-BAN – Objets et Héritages en Dialogue, une exposition inaugurée le 1er octobre 2026 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, sous le haut patronage et en présence de Mme Nehmat Aoun, Première Dame du Liban.

À l’Amphithéâtre Pierre Y. Abou Khater du Campus des sciences humaines, 33 établissements scolaires libanais se sont retrouvés autour de ce projet pédagogique et patrimonial porté par l’Institut libanais d’éducateurs (ILE). La cérémonie a réuni, aux côtés du Pr François Boëdec, s.j., Recteur de l’USJ, les Vice-Recteurs, Doyens et Directeurs de l’Université, ainsi que des représentants d’instances publiques et de collectivités locales, des responsables et représentants d’institutions universitaires, académiques et éducatives, des organismes et fondations partenaires, des membres de l’équipe de la Première Dame et de la School of Citizenship, ainsi que des membres de la communauté de l’USJ et de la communauté éducative engagée dans LIE-BAN.

Faire nation, dès l’école

Après l’hymne national, les voix de la Chorale Anqoud, dirigée par Mme Rose Ghorra, enseignante à l’ILE, ont ouvert la cérémonie. Des voix différentes appelées à trouver leur harmonie : une image qui allait traverser toute la matinée.

M. Rock El Achy, Directeur de l’ILE, a d’abord posé une question essentielle : qu’est-ce qui fait que partager un territoire et appartenir à un même pays ne suffisent pas toujours à faire nation ? Pour lui, faire nation suppose « une histoire que l’on accepte de regarder ensemble, des différences que l’on apprend à faire dialoguer, des valeurs que l’on choisit de partager, une responsabilité que l’on assume les uns envers les autres et, surtout, un avenir que l’on accepte de construire en commun ». Et d’ajouter : « C’est précisément là que commence la mission de l’éducation. » 

Né en 2022, le projet LIE-BAN a grandi dans un Liban éprouvé, en faisant le pari de l’éducation et de l’espérance. Des élèves ont retrouvé des objets oubliés, interrogé leurs grands-parents, rencontré des artisans, créé et raconté. Aujourd’hui, le projet rassemble 33 établissements, près de 1 750 élèves et plus de 220 enseignants et encadrants, auxquels se joignent familles, artisans, chercheurs et partenaires. Derrière cette démarche, une conviction : « Un patrimoine n’est pas fait pour être seulement admiré derrière une vitrine, mais pour devenir un dialogue entre les générations et un levier pour construire l’avenir. » Et le musée inauguré ce jour en est l’expression : « L’exposition rend visible le patrimoine. Le livre en garde la mémoire. Les ateliers lui donnent un avenir. » 

Au nom de la Fondation Haddad, partenaire de LIE-BAN pour la deuxième année consécutive, Mme Hala Samaha a salué l’engagement des écoles, des enseignants et des élèves. « Les jeunes ne sont pas seulement les héritiers de notre patrimoine, ils en sont déjà les artisans et les passeurs », a-t-elle affirmé, les invitant à continuer à être curieux, à écouter les histoires qui les entourent et à croire en leur capacité à construire « un Liban plus uni, plus solidaire et plus confiant pour son avenir ». 

« Toute transmission est un acte de confiance »

Pour le Pr François Boëdec, transmettre ne signifie pas simplement remettre un héritage entre les mains de ceux qui viennent après nous. C’est reconnaître ce que nous avons nous-mêmes reçu et accepter que « ce que nous possédons ne nous appartient jamais tout à fait », avant de faire confiance aux générations suivantes pour l’accueillir, l’interroger et lui donner une fécondité nouvelle. « Toute transmission est un acte de confiance », a souligné le Recteur. Dans un pays où tant de choses ont été fragilisées, interrompues ou détruites, conserver ne suffit pas : « Un héritage que l’on enferme risque aussi, d’une certaine manière, de mourir. » 

Derrière chaque objet exposé, a-t-il rappelé, vivent un geste, un savoir-faire, une histoire, une famille, une région, « une manière d’habiter ce pays ». Mais il y a surtout le regard nouveau que les jeunes ont choisi de porter sur cet héritage. Ainsi, « ce que nous allons parcourir est moins un musée du passé qu’un espace où une génération entre en dialogue avec ce qu’elle a reçu ».  Cette transmission résonne particulièrement pour une Université qui vient de célébrer ses 150 ans. Cet anniversaire, a poursuivi le Recteur, suscite certes de la fierté, mais crée surtout une responsabilité : celle de se demander quelles femmes et quels hommes l’USJ contribue à former et pour quelle société, fidèle à sa vocation de former « des hommes et des femmes pour les autres ». 

« Prenez vos racines, elles vous seront des ailes »

Lorsque Mme Nehmat Aoun a pris la parole, elle s’est d’abord adressée aux élèves : « Il y a des événements auxquels on assiste. Il y a des événements auxquels on est heureux d’appartenir. Celui-ci est de ceux-là. » Évoquant l’USJ comme bien plus qu’une université, elle a rappelé les générations d’hommes et de femmes d’État, de penseurs et de bâtisseurs qui s’y sont formées, avant de saluer l’engagement renouvelé de l’Université au sein du programme de l’École de la citoyenneté. « L’éducation forme des esprits compétents, mais elle forme aussi des citoyens engagés », a-t-elle affirmé. « Car la citoyenneté ne s’apprend pas dans les murs, elle se vit au quotidien. » 

Face aux délégations des 33 écoles venues du Nord, du Sud, du Mont-Liban, de la Bekaa et de Beyrouth, la Première Dame a dit sa « fierté profonde » devant ce Liban rassemblé autour d’objets du quotidien devenus porteurs de mémoire et de valeurs. Puis son regard s’est tourné vers l’avenir et les bouleversements de l’ère numérique. « Il y a des choses que l’intelligence artificielle ne remplacera jamais », a-t-elle déclaré : la confiance entre l’élève et l’éducateur, la rencontre authentique et les valeurs humaines.

« Les valeurs ne se calculent pas, elles se vivent, elles se pratiquent, elles se transmettent. Le respect de la dignité humaine ne s’apprend pas dans un algorithme. La solidarité ne se programme pas. »  Aux jeunes, elle a enfin adressé ces mots : « Prenez vos racines, elles vous seront des ailes. » Un héritage, leur a-t-elle rappelé, est reçu, interrogé, enrichi puis transmis. « Ce Liban divers, pluraliste, ouvert au monde […] c’est votre héritage, c’est votre responsabilité. Soyez dignes de cet héritage, soyez à la hauteur de cette responsabilité. » 

De génération en génération

À l’issue des allocutions, les établissements et institutions qui ont fait vivre LIE-BAN sur le terrain ont été mis à l’honneur. Le Pr François Boëdec a ensuite offert à Mme Aoun une œuvre réalisée à l’occasion des 150 ans de l’USJ, porteuse d’une histoire et symbole du lien qui unit l’Université au Liban. Un geste exprimant la confiance partagée dans un pays que l’USJ accompagne depuis un siècle et demi et dont chaque génération est appelée, à son tour, à prendre soin.

La Première Dame, le Recteur et M. Rock El Achy, accompagnés de l’ensemble des invités, ont ensuite ouvert la visite inaugurale du musée, découvrant les objets réalisés dans le cadre du projet. Une vidéo a également donné à voir les réalisations des différents établissements engagés dans cette aventure. Le lendemain, le musée accueillait les établissements scolaires et les activités pédagogiques destinées aux élèves. Une manière de prolonger le rayonnement de LIE-BAN et, surtout, de faire vivre ce musée à travers celles et ceux auxquels il est destiné.

Le patrimoine dont il est question ici ne regarde pas seulement hier. Il passe de main en main et de génération en génération. Et derrière les 33 écoles, les objets, les histoires recueillies et les voix entendues ce jour-là demeure une même invitation, formulée par M. El Achy : « Soyez cette génération qui ne se contente pas d’hériter d’un pays, mais qui choisit de construire une nation. » 

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