Carole Nehmé : « Une langue est vivante lorsque chaque génération la reçoit, se l’approprie et la transmet »

 

Madame Carole Nehmé, directrice du CREA, revient sur les grandes étapes qui ont façonné l’histoire du Centre et sur la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’enseignement et la valorisation de la langue arabe. Elle évoque également les défis liés au numérique et à l’intelligence artificielle, ainsi que les ambitions du CREA pour les années à venir.

 


Le CREA a célébré cette année son 80e anniversaire. En revenant sur ces huit décennies d’existence, quels sont selon vous les moments, les réalisations ou les figures qui ont le plus marqué l’histoire du Centre ?

Huit décennies d'histoire ne se résument ni à une succession d'événements ni à quelques réalisations emblématiques. Ce qui me paraît le plus remarquable, c'est la permanence d'une exigence intellectuelle qui a permis au CREA de traverser les époques tout en demeurant fidèle à sa vocation.

Cet anniversaire est l'occasion de rendre hommage à ceux qui ont construit le Centre. Le père André d’Alverny, s.j., d'abord, mais aussi les directeurs, chercheurs, enseignants, collaborateurs et étudiants qui lui ont donné une identité au fil des ans.

Une institution ne dure pas parce qu'elle célèbre son passé. Elle dure parce qu'elle sait rester utile à chaque génération. La véritable richesse du CREA réside dans cette continuité, portée par un souci constant de renouvellement.

Fondé par le père André d’Alverny, s.j., le CREA est né d’une vision particulière de la langue arabe comme espace de rencontre et de dialogue. Comment cet héritage jésuite continue-t-il d’inspirer la mission du Centre aujourd’hui ?

À sa création, à Bikfaya en 1945, le CREA est un Centre religieux d’études arabes, réservé aux Jésuites. Il s’ouvre ensuite aux autres congrégations, puis aux laïcs, et devient dans les années 1970 le Centre de recherches et d’études arabes et s’installe à Beyrouth.

L'intuition du P. d'Alverny est d'une étonnante actualité. Il voyait dans la langue arabe bien plus qu'un objet d'étude : une voie d'accès à une culture, à une civilisation et à une meilleure compréhension de l'autre.

C’est sans doute là que l’empreinte jésuite du CREA est la plus présente : dans cette volonté de connaître et de comprendre avant de juger.

Aujourd’hui, cette conception continue de guider notre manière d’enseigner l’arabe. Nous l’abordons dans son contexte historique et culturel, mais aussi dans la diversité de ses usages. L’arabe standard moderne et le dialecte libanais trouvent ainsi chacun leur place au CREA : l’un et l’autre permettent d’entrer dans la langue telle qu’elle s’écrit, se lit, s’entend et se parle.

Au fil des années, de nombreux chercheurs, enseignants et intellectuels ont contribué au rayonnement du CREA. Comment le Centre a-t-il participé à l'étude, à la valorisation et à la transmission de la langue et de la culture arabes au Liban et dans la région ?

Le CREA a toujours fait dialoguer recherche et transmission. Étudier la langue arabe, c’est aussi faire en sorte que les connaissances produites circulent, soient enseignées, discutées et partagées.

À travers ses travaux, ses publications, ses formations et ses rencontres scientifiques, le Centre a ainsi accompagné plusieurs générations d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs, au Liban et ailleurs. Cette présence dans la durée lui a permis d’asseoir une expertise tout en restant attentif aux évolutions de la langue, de ses usages et de son apprentissage.

Je définirais volontiers le CREA comme un trait d’union : entre la recherche et l’enseignement, entre le Liban et l’international à travers ses institutions partenaires, mais aussi entre ceux qui travaillent sur la langue arabe et ceux qui viennent à sa rencontre.

Cette même exigence se retrouve dans la formation des enseignants, le développement de ressources pédagogiques et la conception de dispositifs d’évaluation, élaborés selon des standards internationaux et adaptés aux spécificités de la langue arabe.

Le CREA ne se contente pas d’étudier cette langue. Il s’attache à la faire connaître, à la transmettre et à lui donner toute sa place dans le monde d’aujourd’hui.

Dans un monde marqué par les transformations numériques, l'intelligence artificielle et l'évolution des pratiques de lecture et d'écriture, quels sont aujourd'hui les principaux défis auxquels la langue arabe est confrontée ?

Je ne pense pas que le principal défi de l’arabe soit l’intelligence artificielle. Les langues ont toujours accompagné les grandes transformations de leur époque, et le numérique ne fait pas exception.

Le véritable défi est peut-être ailleurs : dans notre capacité à continuer à faire de la langue un espace de réflexion dans un monde qui privilégie la vitesse et l’immédiateté. Lire un texte, argumenter, apprécier une œuvre littéraire demandent du temps. Or, ce temps vient à manquer.

L’intelligence artificielle peut offrir des possibilités singulières pour apprendre, chercher, traduire ou créer. Mais elle ne doit pas nous dispenser de ce que la langue exige de nous : comprendre, choisir, interpréter, exercer notre jugement.

C’est pourquoi le défi me paraît avant tout éducatif et scientifique : former des personnes capables de lire avec discernement, d’écrire avec justesse, de penser avec nuance et d’utiliser les nouveaux outils sans leur déléguer ce qui relève de leur propre analyse.

Le CREA se distingue par une approche qui associe recherche, création, littérature, arts et dialogue interculturel. Comment le Centre parvient-il à faire vivre la langue arabe au-delà de sa dimension académique, comme une culture, une mémoire et un espace de création ?

Une langue ne s’apprend pas seulement dans les livres ni dans les salles de cours. Elle se découvre aussi dans un poème, une chanson, un film, une pièce de théâtre, une conversation ; dans tout ce qui lui donne une voix et permet d’en éprouver la richesse.

C’est cette dimension vivante de la langue que nous voulons aussi appréhender au CREA. La littérature et les arts permettent de rencontrer l’arabe autrement, à travers des œuvres, des sensibilités, des regards qui racontent une époque, une société, parfois une histoire très intime. Ils confèrent à la langue une présence que l’apprentissage seul ne suffit pas toujours à révéler.

Je suis convaincue que l’on n’aime pas une langue parce qu’on l’a apprise. On l’apprend souvent parce qu’on a commencé à l’aimer.

Après 80 ans d'histoire, quelles sont les ambitions du CREA pour les années à venir, et quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations appelées à porter l'avenir de la langue arabe ?

Après quatre-vingts ans d’histoire, notre responsabilité est surtout de préparer la suite. Or, pour bien avancer, il faut connaître son passé. À l’occasion de cet anniversaire, j’ai redécouvert les archives du CREA, qui recèlent de petits bijoux. Rassembler et reconstituer cette mémoire au sein du Centre, à la Faculté de langues et de traduction, est une idée qui me tient à cœur.

Préparer la suite, c’est poursuivre les projets engagés. Le développement du DALE, Diplôme d’arabe langue étrangère, et du DALS, Diplôme d’arabe langue de spécialité, que nous avons conçus, constitue à cet égard une priorité. Ces deux certifications répondent à un besoin concret : proposer des dispositifs d’évaluation exigeants et fiables, adaptés aux différents profils d’apprenants, en lien avec les standards internationaux tout en tenant compte des spécificités de la langue arabe.

Enfin, aux jeunes générations, je voudrais simplement dire : soyez curieux et audacieux. Explorez la langue arabe, questionnez-la, créez avec elle. Une langue est vivante lorsque chaque génération la reçoit, se l’approprie et la transmet.