Pia Mouawad
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Dans une perspective de philosophie contemporaine, la réflexion de Jean-Luc Marion (1946) permet d’éclairer de manière féconde le lien entre l’expérience esthétique et l’excès de sens.
Marion, philosophe contemporain français influencé par Immanuel Kant, conçoit l’événement comme un phénomène saturé, qu’on peut rapprocher de la catégorie du sublime chez Kant. Selon Marion, lorsque l’objet s’impose, il faut se conformer à l’objet car l’intuition déborde. L’événement a son propre temps et n’a pas de cause clairement identifiable. Celui-ci est fort en violence singulière et excède notre interprétation. L’effet, par contre, déborde la cause. On ignore à la fois le commencement et la fin. Le phénomène saturé devient alors sans relation. Dans cette perspective, l’événement excède les cadres de l’expérience ordinaire et met en crise les structures de la compréhension. L’intuition sensible est alors beaucoup plus vaste que le concept que nous avons de la chose : elle le dépasse et ne peut être totalement contenue par lui.
Les arts, tels que la peinture et la poésie, créent des événements capables de bouleverser notre monde quotidien. Par ailleurs, Marion s’est beaucoup intéressé aux icônes. De plus, plusieurs artistes se rapprochent de l’événement, comme J. M. W. Turner, qui peint l’éblouissement et semble nous pousser à fermer les yeux, ou encore Charles Baudelaire, avec la figure de la passante.
Parmi eux, Mark Rothko (1903–1970), peintre américain originaire de Dvinsk, qui est l’un des artistes ayant révolutionné la peinture abstraite. Rothko utilise de grandes toiles composées de formes rectangulaires colorées sur un fond lumineux. Les rectangles semblent flotter dans l’espace, créant une sensation de profondeur et de vibration silencieuse. Ces formes sont loin d’être considérées comme de simples interprétations ou descriptions, c’est pourquoi ces tableaux sont simplement numérotés et non dotés de titres descriptifs. Adolph Gottlieb et Rothko ont conçu l’art comme une aventure permettant de découvrir un monde mystérieux. L’expression devait être simple face à la complexité d’une pensée profonde. De plus, Rothko vise à provoquer le spectateur. Il faut être très proche du tableau pour n’avoir rien entre le spectateur et l’œuvre. À la vue d’un tableau, les spectateurs sont bouleversés. Face à celui-ci, ils sont saisis par une forme d’extase. Certains pleurent et, comme le dit Rothko, ils font la même expérience religieuse que celle qu’il a vécue en peignant.
Rothko est l’un des peintres les plus importants du modernisme d’après-guerre. Il refuse radicalement de copier la nature. Ses œuvres ont largement contribué au développement de la peinture monochrome. Pour lui, l’expérience tragique est indispensable à l’art : la peinture devient alors l’expérience de l’extase et de la tragédie, qui sont des conditions fondamentales de l’existence.
Enfin, le phénomène saturé rejoint les peintures de Rothko dans le fait qu’elles causent un déluge d’émotions chez les spectateurs à la vue du tableau. Les couleurs s’imposent et de multiples émotions émergent. Ainsi, chez Marion, dans le phénomène saturé, l’intuition reçoit plus qu’elle ne peut contenir, ce qui renverse la hiérarchie classique entre intuition et compréhension. C’est précisément ce débordement intuitif que nous pouvons rapprocher de l’expérience esthétique chez Rothko, où le visible excède toute tentative de conceptualisation et impose une présence qui dépasse le regard et la pensée.
Le phénomène saturé : de Marion à Rothko
Le 20 juin 2025, le club Cogito a organisé une table ronde intitulée « Hannah Arendt : une penseuse du politique pour notre temps ». Philosophe juive ayant fui le nazisme, sa pensée est essentielle pour comprendre les événements de notre temps.
Antoine Abi Daoud, chargé de cours à l’USJ, affirme que selon Arendt, sans l’espace public, le politique ne peut pas exister. Inversement, sans la politique, qui est l’activité la plus humaine, le monde ne peut pas subsister. Le drame de la perte du monde mène à une vie zoologique, ce qui constitue l’un des plus grands crimes. Comme le dit Abi Daoud, Arendt affirme que le racisme a toujours existé. Le problème apparaît lorsque le racisme devient une idéologie. Ainsi, le concept biologique qu’est la race est introduit dans le champ politique. Ceci est problématique dans la sphère de la contingence qu’est la politique. Par la suite, l’autre est réduit à un barbare, à un étranger. Le concept de race a permis de légitimer les plus grosses atrocités, par refus de l’égalité originelle dans la pluralité. De ce fait, le monde n’est pas simplement une population, mais, comme le dit Abi Daoud, un lieu où toute vie possible est rendue impossible.
Tony Najjar, étudiant en philosophie, rappelle que, pour Arendt, une petite action peut aboutir à des conséquences catastrophiques. Ainsi, l’acte et la parole doivent aller de pair pour le bien-être de la pluralité. Le pardon rend possible la réhabilitation, comme la promesse permet de mieux affronter les incertitudes. Néanmoins, comme l’affirme l’étudiant, le pardon n’implique pas l’amnésie des crimes contre l’humanité, à l’image des événements contemporains. Inspirée par Kant, Arendt suppose que le jugement politique est nécessaire dans la pluralité. Or, pour Arendt, l’idéologie totalitaire est vide de jugement politique, et l’espace public disparaît.
Une résistance à ce manque de jugement peut apparaître grâce à l’autonomie et à la dignité humaine.
Comme l’indique Nour El Bacha, étudiante en philosophie, Adolf Eichmann ne faisait qu’obéir aux lois, d’où le concept de la banalité du mal chez Arendt. Or pour l’étudiante, Eichmann pouvait choisir de se séparer du mal. Il pouvait utiliser sa faculté de juger au lieu de rompre avec elle.
Enfin, Maria Asmar, étudiante en psychologie, montre comment Arendt voit dans l’œuvre d’art le politique. La culture et la politique vont de pair, car elles requièrent le jugement et le dialogue. Le monde est pleinement humain grâce aux œuvres d’art. La destruction implique la destruction de l’humanité et de la culture et, dans une moindre mesure, de la condition humaine. Ainsi, la création devient un acte de résistance contre le totalitarisme.
Arendt au centre du Cogito
De nos jours, le monde témoigne d’une avancée étourdissante de la technologie et des sciences. Cependant, chaque pays a ses propres objectifs. Ainsi, le progrès se manifeste différemment d’un pays à un autre.
D’une part, la guerre nous permet de contempler l’évolution dégradante qu’impose la technique à l’Homme. Par suite, les pays affectés par la guerre forment un paysage désordonné du progrès de la technologie. L’évolution se révèle dans chaque coup envoyé et reçu. Il faut toujours se rappeler que les frappes ciblées par la GBU-12 Paveway II, la bombe au phosphore blanc M825A1 et la bombe de pénétration BLU-109 demeurent la création de l’Homme. Le rôle de la raison est la création de nouveaux outils qui nuiront au monde. En effet, la technologie israélienne a évolué depuis l’année 2006. Les Libanais sont les témoins de la poussée de la technologie militaire israélienne, comme nous l’a montrée l’explosion des bipeurs en septembre dernier.
Hans Jonas souligne que chez les philosophes grecs, la question du bien et du mal ne se posait pas devant la nature. Cette question pouvait aussi être anachronique chez les Grecs. La nature était perçue comme un moyen en vue d’une fin. Néanmoins, cette pensée est toujours présente au 21e siècle. Nous avons vu où nous a mené cette mentalité dégradante.
D’autre part, plusieurs pays ont choisi de prendre une autre direction. L’homme considère la technologie et les sciences comme des solutions contre l’atrocité humaine. Aujourd’hui, des projets ont été établis pour sauver la planète. Par exemple, les pays de l’Union européenne ont adopté la politique agricole commune (PAC). L’agroécologie demeure le centre des intérêts de la PAC. Ainsi, la technologie vise la durabilité et la préservation des sols. De même, l’agriculture de précision est importante dans plusieurs pays. L’intelligence artificielle et les drones sont utilisés pour rationaliser l’emploi des ressources naturelles. En outre, l’exploitation des produits chimiques est condensée.
Le décalage entre les objectifs de chaque pays demeure alarmant. Quelques pays prennent le chemin de la barbarie. D’autres se dirigent vers la protection de l’écosystème. Néanmoins, d’un point de vue purement philosophique, on peut dire que l’Histoire le veut. Comme l’affirme Hegel, l’Histoire a des desseins. De même, elle est gouvernée par la raison. Elle vise le progrès. Au lieu de voir les évènements abstraitement et unilatéralement, il faut les voir dans leur complexité. De plus, le mal est présent. L’histoire témoigne tout le temps de l’Aufhebung : de l’anéantissement et de la réconciliation. Ainsi, à travers la pensée du philosophe positiviste, l’Histoire use de la guerre et de la réconciliation de l’Homme avec la nature comme des moyens. Ces deux moyens mènent au progrès et aux changements.