Lebanon IGF 2026 : repenser la confiance numérique et la gouvernance de l’IA au Liban

 

Madame Wadad Wazen Gergy, Directrice du Centre d’innovation numérique et d’intelligence artificielle (CINIA) de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ) et membre du groupe consultatif multipartite du Lebanon Internet Governance Forum (Lebanon IGF), a pris part, le 6 octobre 2026, à l’édition 2026 du Forum, organisée du 5 au 7 octobre autour du thème « Digital Resilience, Trust, and Sustainable Innovation for Lebanon’s Recovery » (Résilience numérique, confiance et innovation durable au service du redressement du Liban). Réunissant des acteurs des secteurs public, académique, privé, technique et de la société civile, l’événement était coorganisé par la Sûreté générale et l’Université Libanaise et accueilli à l’Université Libanaise – Mathaf.

Dans le cadre de cette édition, Madame Wazen Gergy a conçu avec M. Chafic Chaaya le deuxième panel de la journée, intitulé « Digital Trust Under Pressure: AI Governance and Resilient Digital Infrastructure in Fragile Environments » (La confiance numérique sous pression : gouvernance de l’intelligence artificielle et infrastructures numériques résilientes dans les environnements fragiles). À travers la conception de cette session, elle a souhaité placer au cœur du débat une question déterminante pour le Liban : comment développer les usages de l’intelligence artificielle et construire une gouvernance responsable de l’IA dans un environnement marqué par des fragilités institutionnelles, technologiques et infrastructurelles, tout en renforçant la confiance numérique et la résilience ?

Modéré par Me Aline Nammar, avocate spécialisée en droit des sociétés et des technologies de l’information et de la communication et enseignante en éthique de l’intelligence artificielle à l’USJ, le panel a réuni cinq experts issus de secteurs complémentaires : M. Cyrille Najjar, Senior Advisor for Artificial Intelligence au Ministère d’État pour les Affaires de la technologie et de l’intelligence artificielle ; M. Jad El Cham, Senior Public Policy and Technical Advisor à RIPE NCC ; M. Hussein El Hage, cofondateur et CEO de HTech et co-initiateur de Code for Lebanon ; M. Dany Wazen, Head of the Regional Digital Transformation and Artificial Intelligence Team au Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) ; et Dr Loubna Al Saghir Oueidat, professeure et Directrice du Centre de recherches économiques de l’USJ.

Les échanges ont montré que la transformation numérique du Liban ne peut se réduire à l’acquisition d’outils technologiques ou au lancement de nouvelles applications. Elle suppose une transformation institutionnelle plus profonde, reposant simultanément sur la modernisation des infrastructures, la disponibilité et l’organisation des données, le développement des compétences humaines, la cybersécurité, la protection de la vie privée, la gouvernance des données, l’évolution des cadres législatifs et réglementaires ainsi que le renforcement des capacités des institutions publiques.

La question des données s’est imposée comme l’un des fils conducteurs du panel. Les intervenants ont souligné qu’une intelligence artificielle efficace et responsable nécessite des données numérisées, organisées, fiables, sécurisées et interopérables entre les administrations et les ministères. La modernisation des systèmes anciens et le développement des capacités de calcul ont également été identifiés comme des conditions essentielles pour permettre au secteur public de tirer réellement parti des technologies émergentes.

La dimension humaine a occupé une place tout aussi importante. L’introduction de l’intelligence artificielle dans le secteur public ne doit pas être envisagée comme un moyen de remplacer les employés, mais comme un levier permettant d’accroître leurs capacités et leur productivité. Les discussions ont ainsi insisté sur la nécessité d’investir dans la formation et la requalification des agents publics, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, du numérique et de la sécurité. Dans cette perspective, des initiatives nationales telles que NUMŪ contribuent au développement des compétences nécessaires à cette transformation.

Le panel a également mis en évidence les préoccupations liées à la confiance. Les résultats préliminaires d’une étude présentée par Dr Loubna Al Saghir Oueidat ont notamment fait ressortir les inquiétudes des employés du secteur public concernant la sécurité des données, la confidentialité, les risques de décisions erronées ou biaisées et leur capacité à identifier des contenus électroniques suspects. Ces constats renforcent la nécessité de développer non seulement des outils techniques, mais aussi une véritable culture institutionnelle de la protection des données et de la sécurité numérique.

Un principe essentiel s’est dégagé des échanges : l’intelligence artificielle peut soutenir l’analyse, la détection et la prise de décision, mais l’être humain doit conserver la responsabilité finale, particulièrement lorsque les décisions concernent des données personnelles, des situations sensibles ou ont un impact direct sur les citoyens. L’« human oversight », ou supervision humaine, apparaît ainsi comme une composante indispensable d’une gouvernance responsable de l’IA.

Les discussions ont par ailleurs rappelé qu’aucune stratégie d’intelligence artificielle ne peut être dissociée de la réalité des infrastructures numériques sur lesquelles elle repose. La résilience des réseaux, la stabilité de l’électricité et de l’Internet, la diversification des voies de connexion, les centres de données et les capacités de calcul constituent autant de prérequis pour assurer la continuité et la fiabilité des services numériques. De même, la gouvernance de l’IA doit s’appuyer sur des principes solides en matière de protection des données personnelles, de vie privée, de cybersécurité, de souveraineté des données, de responsabilité et de transparence.

Au-delà des aspects techniques et réglementaires, les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une vision nationale durable, capable de dépasser les changements politiques et administratifs et de faire évoluer le Liban d’initiatives dispersées vers une mise en œuvre coordonnée, mesurable et pérenne. Une telle transformation exige une coopération étroite entre l’État, les universités, le secteur privé, les organisations internationales, la société civile et la communauté technologique, conformément à l’approche multipartite qui constitue l’un des principes fondamentaux de l’Internet Governance Forum.

Le rôle des universités et des jeunes talents a également été mis en avant. Dans un contexte où le Liban dispose d’un capital humain hautement qualifié mais demeure confronté à l’émigration des compétences, le développement d’un écosystème numérique fiable peut permettre aux talents libanais de travailler pour des marchés internationaux tout en restant au Liban. Le soutien à l’entrepreneuriat, aux start-up, à l’innovation et au travail à distance constitue ainsi un élément à part entière de la résilience numérique et économique du pays.

À travers la conception de ce panel et sa contribution aux réflexions du Lebanon IGF 2026, Madame Wadad Wazen Gergy inscrit l’action du CINIA et de l’USJ dans un dialogue national essentiel sur l’avenir numérique du Liban. Le message qui se dégage de la session est clair : le pays ne doit pas attendre que toutes les conditions soient réunies pour avancer dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il doit progresser simultanément sur plusieurs fronts, en exploitant les possibilités offertes par l’IA tout en construisant les infrastructures, les compétences, les cadres de gouvernance et les mécanismes de confiance indispensables à une transformation numérique responsable, durable et centrée sur l’humain.

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