
Quand les hommes jouaient les femmes
Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, les femmes étaient exclues de la scène du monde du théâtre. Les représentations obéissaient à une tradition ferme, où les femmes ne pouvaient pas monter sur scène. Ainsi, pendant toute cette période, toutes les héroïnes ont été jouées par des hommes revêtant des perruques et des corsets pour interpréter ces rôles féminins.
Jouer Le Révizor de Gogol, la satire de la corruption
Le 26 septembre 2018, l'entreprise "La Compagnie de la Grande Affaire" offre au public d'Amiens une adaptation moderne de la pièce « Le Révizor » à la Comédie de Picardie.
La pièce, écrite en 1836 par le célèbre écrivain russo-ukrainien Nikolai Gogol, conte l’histoire d’un petit fonctionnaire originaire de Saint-Pétersbourg, arrivé par hasard dans une ville provinciale, et qui est pris par la population pour un inspecteur général redoutable. Les notables locaux, persuadés d’être surveillés, tentent d’amadouer le « faux » révizor pour se protéger. Derrière l'aspect comique, Gogol dénonce une administration corrompue, où l'angoisse d’être démasqué l’emporte sur le sens moral.
Confier des rôles masculins à des femmes
Ce qui frappe d’emblée dans cette mise en scène, c’est la multiplicité des femmes sur le plateau. Là où les anciens « codes » réservaient les personnages féminins aux hommes, la compagnie inverse la perspective et confie plusieurs rôles masculins (juge, curateur des œuvres de charité etc.) à des actrices. Or, nous sommes loin de la pure provocation et encore plus loin de l’exagération ou de l’emphase des déguisements. Ce qui frappe, c'est la flamboyance de tous les comédiens, femme comme homme. Ils performent un caractère ; ainsi la fonction de leurs personnages effacent la question d’un théâtre genré.
Prioriser une œuvre pour dépasser le genre
Ce parti pris, finalement très naturel, permet de recentrer l’attention sur la peinture d’une société hypocrite et cupide. Les hommes ne tombent pas dans la caricature de l'homme viril et macho ; l'arrivant, qui prétend être le vrai Révizor, ne domine pas par son sexe, mais par son attitude, ses décisions. Le résultat est un « tout » si harmonieux, que le spectateur en oublie vite qui porte une jupe ou un pantalon ; les personnages ne se définissent plus selon les codes sociaux de la Femme ou de l'Homme, mais selon leur place dans le système.
Dès lors, l'effacement du genre dans cette représentation renforce l'universalité de la satire de Gogol.
Ainsi, ce n’est plus un combat de genre entre l’Homme ou la Femme qui se joue sous nos yeux, mais bien une mécanique sociale fragile qui, elle, n’a pas de sexe.