Lancement de l'année académique 2025-2026

Mot du Pr Patricia Rached, HDR, Doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation

 

L’imperceptible en filigrane du quotidien scolaire

Qu’est-il possible d’espérer dans un monde qui se polarise, faisant de l’extrémisme le remède à tous les maux ? Lorsque nos attitudes deviennent tranchées et nos opinions radicalisées, réprimant toute forme de différence, que peut faire l’éducation ? Que peut transmettre un enseignant, un responsable, un chef d’établissement pour humaniser le milieu éducatif et permettre à autrui d’exister dans sa singularité ? La question posée par Marc Aurèle depuis des siècles continue de résonner dans le monde contemporain : « À quoi donc faut-il rapporter notre soin ? » et lui-même de répondre, résumant notre mission d’éducateur : « À ceci seulement : une pensée conforme à la justice, une activité dévouée au bien commun » (Pensées pour moi-même, 1962, p. 66). Comment y parvenir de nos jours ? Comment œuvrer pour la justice et permettre à la différence d’exister ? Sans doute en évitant « le mal du scandale » (Jankélévitch, 1980) que nous ajoutons souvent aux maux inévitables des lois naturelles.

Ce « je-ne-sais-quoi et ce presque-rien » dira l’auteur de l’imperceptible, « ce qui semble insignifiant dans le quotidien, ce qui passe inaperçu », mais qui fait toute la différence et « donne sens à notre existence » (p. 152). Certains de nos gestes et discours véhiculent souvent des messages insidieux et latents comme l’indifférence, les préjugés implicites, les regards dévalorisants, les petits gestes qui rabaissent et détruisent autrui sans que personne ne les nomme. Ce mal qui résulte de la volonté humaine, l’enseignant, le responsable ou le chef d’établissement peut contribuer à le combattre afin de permettre à l’éducation de devenir une rencontre et non seulement un service. Il est des attentions silencieuses et discrètes qu’il est possible de cultiver au quotidien, en classe, au détour d’une réunion, au croisement d’un instant, dans l’infime qui compose notre quotidien éducatif.

Chères étudiantes et chers étudiants,

Aujourd’hui plus que jamais, dans une société fragmentée, rongée par l’individualisme et marquée par les injustices sociales, poser la question de l’altérité est une urgence. Je vous invite à rejoindre l’appel d’Albert Camus (1944) lorsqu’il affirme que « notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes » mais « de cœurs brûlants » afin de permettre à chaque personne de s’épanouir au sein d’un collectif solidaire et bienveillant. Au-delà de la contrainte institutionnelle des programmes et des évaluations, cultivons une « éthique de l’instant » jankélévitchienne, faisons de chaque salle de classe un lieu de reconnaissance mutuelle, de chaque moment une opportunité d’existence pour l’autre, témoignons de gestes simples et non seulement de grands principes. Notre responsabilité individuelle et collective face au mal est incommensurable. Habitons notre quotidien éducatif en faisant le choix d’une attention à l’imperceptible, valorisant la dignité d’autrui, veillant à ce que chaque interaction, chaque mot, chaque silence puisse donner à l’acte éducatif toute sa portée humaine.

 Pr Patricia Fata Rached - HDR

Doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation