
Gastronomie rime avec pneus. Cette connexion souvent dédaignée est le fruit d’une longue histoire entremêlée. Si l’art de la grande table se vante de sa prestance devenue emblème, la gastronomie ne serait pas si éminente sans ses débuts irrévocables, beaucoup plus humbles. Les temples de la table aspirent avec exaltation à l’acte du couronnement, l’obtention de l’étoile tant convoitée, symbole d’appartenance au chic culinaire ! Roulants avec certitude et brillance, leur support inéluctable était autrefois une substance anodine, le caoutchouc…
Avez-vous déjà songé à la véritable raison pour laquelle les restaurants gastronomiques briguent ces étoiles tant convoitées ? Ces étoiles, qui portent le nom de Michelin… comme le fabricant de pneus, peuvent fallacieusement apparaître comme une simple coïncidence. Toutefois, une affinité existe bien entre ces objets commodes et la perfection culinaire.
Début du XXe siècle, deux frères français, André et Édouard Michelin, dirigent une entreprise florissante de pneus. Pourtant, un défi de taille se présente : la France entière ne compte alors qu’environ 2 200 automobiles. Ces voitures ne sont pas d’usage quotidien : elles sont des accessoires de prestige pour se montrer aux loges de l’opéra, parés de ses plus beaux ornements dans un élan hautain de chic parisien. Les pneus, par conséquent, s’usaient peu.
Face à ce constat, les frères Michelin ont cherché à trouver une solution pour stimuler les ventes et en tirer profit. Vendre plus de voitures était une solution évidente, mais peu réaliste. Encourager ces propriétaires fortunés à user davantage leurs précieux pneus semblait plus concret. André et Édouard ont alors eu une idée aussi simple qu’ingénieuse : publier des guides à destination des automobilistes. Ces petits livrets décrivaient notamment les routes, les stations-service, les mécaniciens et le plus important, les bonnes adresses pour se restaurer !
Peu à peu, un système d’étoiles s’est mis à couronner ces établissements. Une étoile pour une table qui mérite le détour. Deux étoiles pour justifier un long détour. Et trois étoiles, l’apogée, pour laquelle il vaut la peine d’entreprendre un voyage spécifique. Le mot « voyage » n’est pas anodin : il sous-entendait l’usage de la voiture, et donc, l’usure des pneus.
Ainsi, sans en avoir pleinement conscience, la maison Michelin a inventé le tourisme gastronomique moderne. Elle a suscité le désir de l’expérience gustative, de la découverte, le tout pour que l’on roule, que l’on voyage, que l’on use le caoutchouc sur les routes.
Alors, la prochaine fois que vous vous installerez dans un grand restaurant ambitieux, que vous contemplerez une assiette où se joue une symphonie de saveurs. Souvenez-vous que derrière cette quête d’excellence, derrière cette étoile gastronomique, se niche l’histoire visionnaire de deux frères qui, pour vendre du caoutchouc, ont su élever l’art de la table au rang du raffinement. C’est là toute l’élégance et l’ironie des génies du pneu : lier pour l’éternité le plaisir savoureux à l’humble nécessité de la route.