
Je m'appelle peut-être Jonas, Malik, ou Pierre, comme le portier de l'ancien hôtel Majestic, qui me donne parfois un pain rassis les soirs de grande honte. J’ai porté tellement de noms qu’à force, ils m’ont effacé. Je viens de quelque part, c’est certain, mais c’est une certitude qui a les jambes brisées. Une certitude boiteuse.
Il y avait une rivière. Non… peut-être un fleuve. Ou juste un robinet rouillé au fond d’une ruelle où l’eau goutte, goutte, goutte… Je ne sais plus. J’ai oublié. À moins qu’on ne m’apprenne à oublier. Car ici, on vous épelle l’amnésie lettre par lettre, jusqu’à ce que la mémoire elle-même devienne un mot interdit.
Je ne pouvais pas raconter d'où je venais, non pas parce que ça me faisait mal mais parce qu’on m’avait arraché les mots. Arraché comme des dents cariées. On m’a laissé le goût du sang, mais pas le souvenir du fruit.
Il y avait un homme. Peut-être mon père. Peut-être un simple passant. Il avait une voix grave, comme un tambour qu’on cogne sous la pluie. Il répétait souvent : « Ici, on ne naît pas, on s’en échappe. » Et puis il part. Chaque fois. Toujours. Comme s’il savait qu’en restant, il deviendrait preuve.
Je me souviens vaguement d’un mur. Couvert de graffiti. Des lettres baveuses qui crient des noms de villes. Mais aucune n’est la mienne. J’ai beau poser la main sur chacune, attendre un frisson, un écho, rien ne vibre. Mon pays s’est probablement effacé par un jet d’eau trop puissant.
Un jour, une femme me demande : « Et toi, tu viens d’où ? » Elle a cette voix sucrée, pleine d’une innocence télévisée. J’ai regardé ses yeux comme deux caméras. J’ai hésité à répondre : « Je viens d’une époque. Pas d’un lieu. Je viens d’un soupir, d’un mensonge qu’on a cru vrai. » Mais je lui ai dit : « Je ne sais pas. »
Elle a souri. Elle croit que je joue au mystérieux.
Non, madame. Ce n’est pas un jeu.
Il y a des gens qui plantent des arbres pour se rappeler d’où ils viennent. Moi, j’ai planté des trous. Des oublis bien profonds. J’ai semé l’oubli comme d’autres sèment des graines : avec rage, avec foi, avec cette naïveté animale qui croit encore que le néant, c’est fertile.
On m’a dit que là-bas – là-bas, où je suis supposé être né, il y a un arbre, justement. Immense. Tordu. Fièrement seul. On l’appelait « l’arbre sans langue ». Parce qu’il poussait sur une terre où toutes les langues avaient été brûlées. Je n’ai jamais vu cet arbre, mais il pousse en moi. Ses racines me griffent le ventre chaque nuit.
Je ne suis pas amnésique. Je suis amputé. De l’intérieur.
Il y a des souvenirs que j’ai enterrés moi-même. D’autres qu’on a volés. D’autres encore qui se sont désintégrés dans l’exil, comme du sucre dans une eau trop chaude.
La première fois qu’on m’a appelé « étranger », j’avais sept ans. Le mot a claqué comme une gifle, mais il m’a laissé tranquille. Le problème, c’est la deuxième fois. Quand on vous le dit avec un sourire. Quand on vous fait comprendre que ce que vous êtes, ce n’est pas seulement illégal, mais indésirable. Et que l’endroit d’où vous venez, c’est ce qui vous rend coupable.
Depuis, je collectionne les silences. C’est ma façon de survivre. Chaque fois qu’on me demande d’où je viens, je mens. Par omission, par prudence, par habitude. Par peur de me retrouver nu sous les projecteurs d’un interrogatoire.
Je réponds : « De pas loin. »
Ou : « D’ailleurs. »
Ou même : « Je viens de ma mère. »
Et c’est vrai, d’une certaine manière. Mais ma mère aussi, je l’ai oubliée.
Je me rappelle seulement ses mains. Elles sentaient le savon noir et les mangues écrasées. Elle parlait bas. Elle disait : « Ne dis jamais où tu es né. Dis où tu vas. » Elle ne m’a pas élevé : elle m’a appris à me cacher.
Un jour, elle a disparu. Elle a préparé du riz, bien salé, tout comme je l’aime. Puis elle s’est évanouie dans l’air du soir.
J’avais douze ans. C’est à cet âge que l’oubli m’a effleuré.
Il y a ceux qui partent avec un billet et ceux qu’on évacue du monde, sans nom ni lendemain.
Je suis de ceux-là.
Je viens d’un oubli collectif. D’un trou noir administratif. D’une case vide sur un formulaire. Je dormais dans des gares, dans des sacs de couchage, dans des regards de travers. Je dormais sur des noms qui ne sont pas les miens, dans des langues qui trébuchent sous ma langue, sur des souvenirs usés que la mémoire a rendus orphelins.
Je suis devenu un mensonge en costume, un passeport déserté de tampons, une citoyenneté fantôme.
Il y a longtemps, j’ai trouvé une photo dans une boîte. Elle était cornée, humide, presque effacée. On y voyait un enfant, assis sur une chaise en plastique, devant une maison sans toit. L’enfant me ressemblait. La maison aussi.
Mais j’ai jeté la photo.
Je ne voulais pas qu’un bout de papier m’invente un passé.
À l’hôpital, une vieille femme m’a pris la main. Peau parcheminée, voix brisée : « Mon fils, tu viens peut-être d’un lieu rasé, d’un ventre profané. Mais ça ne veut pas dire que tu n’existes pas. »
J’ai pleuré.
Pas parce que j’étais ému.
Mais parce que j’ai compris que j’existais sans passé. Sans point de départ. Cela ne me rend pas moins réel, au contraire, cela me permet de réinventer le monde à chaque instant. Chaque rencontre, chaque regard devenait un point de départ, une origine que je peux choisir. Le monde ne me demande plus qui je suis ; il m’offre la liberté de décider qui je serai. Je ne suis pas enfermé par mes souvenirs, je ne suis pas limité par ce que l’on avait décidé pour moi. Et dans ce même souffle, je comprends que l’oubli peut être un allié car il m’a donné la possibilité de sentir tout plus intensément, de créer mes propres racines dans le présent, et de toucher les autres sans l’ombre d’un bagage imposé.
Il existait, dit-on, une mer entre les vivants et les morts, une mer muette où l’on jette les souvenirs trop pesants, les noms interdits par la bouche, les papiers que la peur a laissés vierges. Moi, je vis de l’autre côté. Du côté où personne ne demande « d’où tu viens », parce qu’ici, tout le monde a oublié.
On vit à l’envers. On se rappelle seulement ce qu’on veut devenir. Et parfois, on invente nos origines, pour ne pas se décomposer.
Je dis aux enfants du quartier que je viens d’un pays où les arbres parlent, où les murs saignent, où les mères sont des reines en exil. Ils rient. Ils me croient. Et moi aussi, parfois, j’y crois. Parce que c’est moins douloureux qu’un silence.
Alors non, je ne peux pas raconter d’où je viens. Parce que je suis né du silence. Parce que les mots qu’il me faut sont morts dans la gorge de mes ancêtres.
Mais je peux raconter où je vais.
Je vais là où l’oubli n’est plus un gouffre, mais une graine.
Je vais là où les enfants n’auront plus à mentir pour obtenir un nom.
Je vais là où l’on peut exister sans certificat, sans numéro, sans filiation.
Je vais là où l’on peut dire : « Je suis » … sans avoir à ajouter « d’où ».