En | Ar

L'oubli: entre récompense et malédiction

Tantôt perçu comme un ultime remède à des souffrances capables de résister à la férocité du temps ; tantôt considéré comme un exemple concret de la fragilité de la nature humaine, l’oubli occupe indéniablement une place importante dans notre vie quotidienne et ce qu’importe ses formes. Sa beauté réside surtout dans sa complexité : chacun peut tant lui attribuer des bénéfices qui témoignent de sa puissance que des inconvénients qui rendent cet incomparable outil un danger pour la mémoire humaine, aussi bien au niveau personnel que collectif. 

Pour tenter d’entamer un raisonnement logique, il faudrait commencer par définir l’oubli. Cependant, de cette action découle des difficultés liées à son hétérogénéité. Selon Freud, l’oubli ne pourrait donc pas être limité aux choses dont l’individu ne se souvient plus étant donné que malgré l’absence de mémoire, certains évènements bien déterminés possèdent un impact qui perdure inconsciemment . En d’autres termes, ce serait un mécanisme de défense face aux souffrances humaines utilisé pour se protéger de la douleur à laquelle nous sommes, quoiqu’inévitablement, confronté. Ainsi, pour le père de la psychanalyse, l’oubli est en soi peu positif. Si l’individu a recours au refoulement pour échapper à des sensations désagréables, ce processus, quoique naturel et incontournable, cache au plus profond de nous des émotions qui finiront, tôt ou tard, par refaire surface. Cachés dans notre « inconscient », les traumatismes du passé participent au développement de l’être et de ce fait apparaîtront d’une façon ou d’une autre durant la vie adulte. 

Contrairement à cette fatalité que Freud accorde à l’oubli, Nietzsche voit une fonction paradoxalement opposée : si pour l’un « ce que nous oublions revient toujours mais sous une forme qui nous fait souffrir », l’autre affirme que « l’oubli a une fonction positive. » Loin de simplement effacer quelques souvenirs gênants, il est un moteur de l’évolution sans qui aller de l’avant serait impossible, si ces traumatismes habitaient notre mémoire active. Ainsi, Nietzsche qualifie l’oubli comme étant un pilier essentiel de notre existence : en son absence, le bonheur serait inatteignable.

Jusqu’alors, les opinions se limitent au niveau personnel, définissant la place de l’oubli au sein de nos vies individuelles. Cependant, que nous l’acceptons ou non l’Homme, soit un animal, parle, et sa parole confère à ses questionnements philosophiques et existentiels un aspect social. C’est ce que défend en tout cas Hannah Arendt qui voit en lui un ennemi de l’Histoire en effaçant notre responsabilité vis-à-vis de l’État. Ainsi, oublier est un manque de responsabilité et traduit, en quelque sorte, un égoïsme envers les générations futures, traitant ainsi les difficultés confrontées par nos sociétés comme non dignes d’être remémorées. Mais il faut voir plus loin : se remémorer devient une nécessité et son absence témoigne d’un échec collectif.

Ceci dit, il est inconcevable de suivre un plan dialectique pour qualifier l’oubli de totalement positif ou de totalement négatif. L’oubli reste un besoin vital, et comme beaucoup d’autres éléments qui nous entourent, ce n’est que son excès qui devient néfaste. C’est ce que soutiennent, en principe, les religions monothéistes qui le voient comme une preuve supplémentaire de la faiblesse de l’Homme. De ce fait, l’oubli, perçu comme un péché, sera pardonné ; cependant, une sélection est attendue de tous les pratiquants afin de les rendre aptes à mériter ce pardon inconditionnel. Le christianisme, par exemple, apprend qu’il faut « lutter contre l’oubli » parce que la lutte des hommes sur Terre n’est point contre des individus, mais plutôt contre des forces qui, comme celle-ci, entraveraient le chemin vers la gratitude et la reconnaissance, des vertus fondamentale de l’enseignement chrétien. L’islam ne se situe pas loin de cet avis, mettant en garde les croyants contre l’oubli volontaire de Dieu qui ne pourrait pas être facilement surmonté.

Il semblerait alors que, sur ce point, la philosophie et les sciences religieuses ne seraient pas comme nous pourrions faussement y songer en éventuel désaccord : les opinions divergent au sein d’un même domaine renforçant ainsi la brutalité de cette force invisible que nous appelons oubli.

PARTAGER