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“El Beit Baytak”: quand la scène devient maison

Il y a des pièces de théâtre qu’on regarde. Et puis il y a celles qu’on habite...

« El Beit Baytak » n’est pas seulement une œuvre théâtrale : c’est un espace ouvert, intime, presque familier, où le spectateur est invité à entrer comme on entre chez quelqu’un, sans frapper, avec ses silences, ses souvenirs et ses contradictions. 

Portée par une distribution solide et nuancée, El Beit Baytak réunit sur scène Aline Lahoud, Tony Abou Jaoudé, Maya Yammine, Maria Béchara et Samer Hanna, qui signe également l’écriture et la mise en scène de la pièce. Chacun des acteurs interprète son rôle avec finesse, donnant vie à des personnages profondément humains, traversés par la mémoire, l’attachement et le doute. Depuis le 22 janvier 2026 et jusqu’au 8 Février inclus, cette comédie musicale est jouée au théâtre Le Monnot et ne cesse de fasciner les spectateurs.

Le titre lui-même, El Beit Baytak – Fais comme chez toi– porte une promesse : celle de l’accueil. Mais très vite, cette promesse se noie. Au fond, qu’est-ce qu’une maison ? Est-ce un lieu physique, un pays, une famille, un corps, une mémoire ? Mais surtout, est-ce un endroit où l’on se sent en sécurité ? Dans un contexte libanais marqué par l’instabilité, la perte et l’exil, qu’il soit géographique ou intérieur, El Beit Baytak résonne comme une question collective : “Que devient son chez soi lorsque tout s’effondre ?”

Perchée dans un village de la montagne, une petite maison familiale abandonnée s’éveille soudain après des années de silence. Joumana (Maya Yammine), son héritière, a pris la décision de la vendre. Veuve et propriétaire d’un four à manakich à Beyrouth, elle souhaite offrir à son fils unique, Jad (Samer Hanna), un rêveur et réalisateur sans le sou, un petit capital pour l’aider à démarrer sa vie. L’acquéreur se révèle être Marwan (Tony Abou Jaoudé), ancien voisin et premier amour de Dalia (Aline Lahoud), la sœur cadette de Joumana devenue une célèbre chanteuse. Le temps d’un week-end, la maisonnette va accueillir tout ce petit monde : la propriétaire, les anciens amants,  l’assistante de la jeune star (Maria Béchara), ainsi que le fils de Joumana. Ces cinq personnages vont faire résonner un chœur de souvenirs. Chacun se replonge dans le temps heureux d’avant les départs vers la ville et l’étranger, bien avant que les habitants du village ne s’éloignent de leurs racines. Ayant suivi des chemins de vie très différents, mêlant joie, succès ou même déception, les trois aînés se confrontent à la nostalgie des lieux. Tandis que les plus jeunes, sans en être conscients, semblent reproduire les mêmes dynamiques que leurs aînés. Les souvenirs affluent, accompagnés de reproches, de regrets et parfois de remords. Les voix se mêlent dans cette maison où l’enfance et le passé reprennent vie, entre éclats de rire, larmes et silences chargés d’émotion. Dans cette demeure montagnarde, où le temps semble suspendu, chacun prend conscience de ce qu’il a bâti, de ce qu’il a gagné et de ce qu’il a perdu…

Malgré un scénario émouvant, l’humour libanais reste au rendez-vous avec un drôle de mélange de sarcasme, d’autodérision et de satire sociale. Le spectateur ne reste pas passif : il reconnaît des fragments de sa propre histoire, de ses propres maisons, celles qu’il a quittées, celles qu’il a perdues et celles qu’il porte encore en lui. Il rit, pleure, chante et danse au rythme des airs composés spécialement pour la pièce par Joanna Toubya et Mounir Halabi.

Finalement, ce qui rend El Beit Baytak profondément touchante, c’est son refus de donner des réponses toutes faites. La pièce ne cherche ni à rassurer ni à accuser. Elle ouvre un espace, fragile mais honnête. Elle rappelle que le théâtre n’est pas un refuge pour fuir le réel, mais une maison temporaire pour l’affronter ensemble. Alors qu’attendez-vous pour aller la voir?

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