Les répercussions de la guerre sur la sécurité agricole, alimentaire et environnementale et les défis du relèvement au Liban

Le Centre arabe de recherche et d’étude des politiques à Beyrouth (ACRPS), en collaboration avec l’Institut supérieur de santé publique (ISSP) de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ), a organisé une table ronde intitulée : « Les répercussions de la guerre sur la sécurité agricole, alimentaire et environnementale et les défis du relèvement au Liban », le mercredi 20 mai 2026. Cette rencontre visait à examiner les graves conséquences et répercussions de la guerre en cours depuis 2023 sur les secteurs agricole, alimentaire et environnemental au Liban.

La rencontre a réuni plusieurs personnalités académiques et de recherche, parmi lesquelles Son Excellence le ministre de l’Agriculture, Dr Nizar Hani, le directeur de l’ACRPS, Dr Nasser Yassine, ainsi que la directrice de l’ISSP, Prof. Michèle Kosremelli Asmar. Parmi les intervenants étaient aussi la doyenne de la Faculté d’agriculture de l’Université Libanaise, Prof. Nadine Nassif ; le directeur du Programme la terre et des ressources naturelles à l’Université de Balamand, Dr George Mitri ; et la fondatrice et directrice d’Ecocentra, Mme Lama Bashour. La table ronde a été modérée par Dr Sahar Issa, professeure associée à l’ISSP, en présence d’un public composé de spécialistes et de personnes intéressées par la thématique.

Dr Nasser Yassine

Le Dr Nasser Yassine a ouvert la séance en passant en revue l’ampleur des dégâts subis par le Liban. Il a indiqué que près d’un quart de la population libanaise est désormais déplacé, tandis qu’environ 19 % des Libanais souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë en raison des guerres et crises qui frappent le pays. Il a également précisé qu’environ un quart des ressources forestières et agricoles du Sud-Liban — soit près de 5 000 hectares — ont été incendiés.

Le Dr Yassine a estimé le coût de la guerre pour le secteur agricole à environ 800 millions de dollars américains, selon les informations du ministère de l’Agriculture. Malgré la gravité de ces chiffres, il a appelé à ne pas céder au désespoir ni à la résignation, tout en soulignant l’importance de documenter les crimes israéliens contre l’environnement et les populations locales, loin des clivages politiques qui fragilisent davantage la société libanaise. Il a affirmé que « ce que nous faisons, avec nos partenaires de l’USJ et du ministère de l’Agriculture, consiste à coopérer, initier des démarches et développer des approches pour résoudre ces problèmes », notamment « à travers la documentation scientifique, la recherche approfondie et l’analyse des données, statistiques et cartes, en collaboration avec des collègues et partenaires issus des institutions publiques, des ONG et des universités ».

Le Dr Yassine a également évoqué l’expérience de la guerre de 2006, rappelant que « le ministère de l’Environnement et les organisations environnementales libanaises et internationales avaient porté devant les instances internationales le dossier de la destruction des réservoirs pétroliers de Jiyeh, ce qui avait conduit à l’adoption d’une résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies reconnaissant au Liban le droit de réclamer des compensations financières à Israël pour les dommages environnementaux. La quête de justice doit se poursuivre ». Il a conclu en affirmant que « nous, au ACRPS Beyrouth, avec nos partenaires, croyons en la science, en la justice, en l’ouverture et en l’importance d’ouvrir le débat autour de ces questions ».

Prof. Michèle Kosremelli Asmar

La professeure Michèle Kosremelli Asmar a mis en lumière les effets indirects et prolongés des guerres. Elle a souligné que la véritable bataille commence lorsque les armes se taisent, le plus grand danger résidant dans « l’effondrement silencieux » qui affecte la santé, l’alimentation et l’environnement des populations — des dimensions qui touchent directement la vie quotidienne et frappent durement les groupes les plus vulnérables. Elle a insisté sur le fait que relever ces défis complexes nécessite une vision multidisciplinaire et des partenariats intersectoriels réunissant agriculture, environnement, santé publique et protection sociale, afin de dépasser la simple « analyse des crises » pour aller vers le « renforcement de la résilience ».

Prof. Asmar a présenté une feuille de route claire fondée sur le renforcement des connaissances, le soutien à la coopération régionale et l’élaboration de politiques basées sur des données scientifiques afin d’assurer un relèvement équitable et durable. Selon elle, l’expérience libanaise, riche en « lessons learned », peut inspirer l’ensemble de la région à passer du débat à l’action et à construire un avenir meilleur pour les générations futures.

Dr Nizar Hani

Son Excellence le ministre de l’Agriculture, Dr Nizar Hani, a abordé dans son allocution les répercussions profondes et sans précédent de la guerre en cours sur le secteur agricole et la sécurité alimentaire au Liban. Selon les données de mai 2026, plus de 56 000 hectares de terres agricoles — soit 22,5 % de la superficie totale du Liban — ont été endommagés. Les pertes de production dépassent 530 millions de dollars, auxquels s’ajoutent plus de 41 millions de dollars de dommages directs.

Il a ajouté que la guerre a provoqué le déplacement de milliers d’agriculteurs, la perte du cheptel et la destruction des infrastructures, tandis que les projections indiquent que 1,24 million de personnes pourraient être confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, avec une hausse du pourcentage de personnes nécessitant une assistance à 24 %.

Le Dr Hani a souligné que malgré les défis et les déficits de financement, le secteur de la sécurité alimentaire mène une réponse d’urgence visant à soutenir près d’un million de personnes, grâce à des budgets dépassant 131 millions de dollars et à la participation de 77 partenaires. Il a présenté les efforts de réponse, les plans futurs ainsi que les mesures réglementaires adoptées par le ministère de l’Agriculture, affirmant que « l’agriculture n’est pas un secteur marginal, mais un pilier de la résilience nationale et de la sécurité alimentaire, essentiel à la protection de la terre et de la population ».

Dr George Mitri

Le Dr George Mitri a expliqué que les effets de la guerre sur les ressources naturelles au Liban révèlent des dommages qui dépassent largement les destructions visibles, provoquant de graves perturbations des systèmes écologiques, agricoles et productifs. Ces impacts comprennent les incendies de forêts, la dégradation des terres agricoles, la perte de biodiversité, l’érosion et la fragmentation des habitats naturels, réduisant ainsi la capacité de résilience des écosystèmes. Selon lui, ces conséquences affectent également les systèmes hydriques et les moyens de subsistance, notamment dans les gouvernorats du Sud et de Nabatiyé, riches en ressources naturelles.

Les premières estimations font état de pertes avoisinant 750 millions de dollars, avec un risque d’augmentation en raison de la dégradation à long terme. Toutefois, les évaluations rapides pourraient ne pas refléter pleinement l’ampleur des dégâts. Il a donc insisté sur la nécessité de mener des évaluations scientifiques précises et transparentes impliquant les universités et centres de recherche. Il a ajouté qu’un relèvement durable doit aller au-delà de la réparation des dégâts directs pour inclure la restauration de l’équilibre écologique et le renforcement de la résilience à long terme.

Mme Lama Bashour

Mme Lama Bashour a présenté des données de la Banque mondiale concernant l’ampleur sans précédent de la destruction environnementale au Liban à la suite des opérations militaires entre 2023 et 2025. Les pertes directes sont estimées à environ 501 millions de dollars, auxquelles s’ajoutent plus de 759 millions de dollars de pertes indirectes dues à la perturbation des écosystèmes. Elle a indiqué que plus de 63 000 hectares de forêts, pâturages, systèmes fluviaux et côtiers ont été touchés, tandis que le processus de relèvement devrait nécessiter plus de dix ans.

Elle a averti que l’accumulation de débris — estimée entre 50 et 100 millions de tonnes — pourrait contenir des substances toxiques telles que le plomb et l’amiante, en plus des risques liés aux munitions non explosées. Des niveaux élevés de pollution de l’air dépassant les normes internationales ont également été enregistrés. Le coût du relèvement environnemental est estimé à environ 444 millions de dollars, incluant la réhabilitation des écosystèmes et la gestion des déchets dangereux, afin d’éviter l’aggravation des crises sanitaires et environnementales.

Prof. Nadine Nassif

La professeure Nadine Nassif a souligné l’importance de la recherche scientifique concernant les effets de la guerre, précisant que certains polluants environnementaux n’apparaissent pas immédiatement et peuvent nécessiter entre 10 et 15 ans avant de se manifester. Il est donc impossible, à ce stade, de mesurer pleinement l’ampleur des dommages environnementaux subis par les terres agricoles au Liban.

Elle a insisté sur la nécessité d’une recherche scientifique rigoureuse ainsi que sur la fiabilité des données contenues dans les différents rapports publiés. Elle a appelé à une coopération avec la Faculté d’agriculture et ses enseignants afin d’examiner les nouvelles recherches et d’ouvrir la voie à des collaborations futures dans tous les domaines nécessaires à la production des connaissances scientifiques dont le Liban a besoin.